Voilà que je suis triste et ne me sens pas bien. Est ce d'avoir évoqué tout à l'heure, sur mon autre blog, des départs,  histoires  tristes et douloureuses ? J'ai la boule. J'ai le noeud au creux de l'estomac, la gorge qui se serre, le coeur déconfit et l'âme en paté de foie.

Il y a aujourd'hui 28 années j'accompagnais mon père pour son dernier voyage. J'ai déjà beaucoup écrit là dessus, mais il y a encore et toujours des moments à évoquer. Nous en évoquons chaque fois que nous nous trouvons ensemble réunis. La dernière fois, c'était il y a deux semaines. Pour un autre départ. Le premier de la génération qui le suit. Nous avons mes soeurs et moi, veillé toute la nuit. Il était prés de 5 heure quand nous avons regagné nos lits. La soirée ne fut pas triste. Il était si présent, comme l'étaient tous ceux qui nous ont laissé.

Je ne saurais l'évoquer sans parler de ce que fut sa vie. Né en 1909 dans la nouvelle maison, celle que ses parents venaient de construire de leurs mains. Ma grand mère, me disait il, transportant une à une les pierres dans son tablier. Le tablier était grand, faut dire, mais quand même !

Il était le second d'une grande famille et avait 5 ans à la déclaration de guerre, pas tout à fait. Il vit partir son père pour le front.

Un merveilleux ouvrage à paraitre, signé David Lejeune, conte le vaillant courage de tous ces valeureux soldats. David le raconte mieux que personne et bien mieux que je ne le ferais moi. C'est pourquoi je n'en parlerai pas.

Durant cette période, les femmes, les vieillards et les enfants durent remplacer les hommes partis  et dont beaucoup ne revinrent pas. Mon père vit mourir autour de lui. Beaucoup mourir.  Il vit mourir sa soeur d'une maladie qui ne se soignait pas à cette époque : la typhoïde. Puis son petit frère agé de deux mois. Puis son grand père, sa grand mère, son oncle, mort pour la France et quantité d'autre dans le même cas. Des proches, des familliers, des hommes que la commune pleurait.

 Quand son père revint c'était en février 1919, il avait un peu plus de 9 ans. Il avait un oncle instituteur qui le prit avec lui dans son école, ce qui fit que mon père était instruit. A doure ans, il passait son certificat d'étude. Il connaissait toutes les sous préfectures, les villes principales, les départements et les rivières sur le bout des doigts. Fièrement, il en faisait état quand sous la lampe de la "maison" nous faisions laborieusement nos devoirs. Les petites têtes sont dures parfois.

A 16 ans, il partit en campagne. Il devint peillarot, scieur de long, journalier agricole. Il parcourru la campagne d'Auvergne en Normandie, de la Loire à la Seine,  du Doubs jusqu'à la saône, infatiguable, riche d'expériences nouvelles et d'un sens du partage hors du commun. Il devint militant syndical et politique. Il fit d'autres campagnes, des cantonales à Saint Eloy la Glacière où il fut candidat pour le Parti, jusqu'aux législatives  où il pris en charge la campagne du candidat Fourvel, qui fut élu à son issue. Il rencontra beaucoup d'hostillité à ses idées. Mais jamais il ne renonça à ses idéaux de justice, de paix et de fraternité.

Il fut conseiller muinicipal à plusieurs reprise pour la commune d'Echandelys. Respecté de tous. Je reçois encore des témoignages qui me disent combien on aimait avec lui discuter. Autodidacte, il se forgea lui même.  Il pris des engagements prés de son père et continua la ferme, participant à la promotion de la belle race ferrandaise, que d'autres 20 ans plus tard dénigrèrent au point de la faire pratiquement disparaitre de nos paturages au mépris de la bio diversité, préférant la productivité.

Quand la seconde guerre mondiale vint le chercher, il participa au sabotage des canons laissés à l'ennemi lors de la débacle. Il nous raconta souvent comment tout naturellement il devint résistant aprés sa démobilisation à Ambérieux en Bugey.

Quand la guerre fut finie, il continua le combat pour que vive la terre et que vivent les gens qui la faisaient fructifier. Ses engagements au MODEF (Mouvement de Défense des Exploitations Familialles ou Mouvement de Guêret) lui firent parcourir les routes et participer à de nombreuses manifestations pour combattre les méfaits de la politique agricole commune qui entraina la chute de l'agriculture de proximité et les catastrophes humaines, alimentaires et écologiques dont nous subissons aujourd'hui les effets.

 Il eut 7 enfants dont je suis l'ainée.

Il fallait que je dise tout ça pour être un peu appaisée. Mais sa vie ne se résumait pas à ça. Derrière l'homme, le militant, le père, il y avait un grand père attentionné. Il ne manquait jamais  de raconter des histoires, parfois beaucoup trop compliquées pour qu' un enfant puisse en saisir la finesse et la subtilité. Il avait toujours dans sa poche des pastilles qu'il distribuait. Je revois Goulven le suivre dans sa chambre, accroché à ses basques "Tu me donnes une pastille, pépé ? ". Et lui, sortir de sous la pile de linge, une boite en féraille pour distribuer la fameuse pastille verte au goût de sapin des Voges, que l'enfant mastiquait.

 

Je le revois dans son étable, détacher la Blonde ou la Jaccade pour les lier.

Je le revois sous son tracteur, quand manquant une manoeuvre, l'engin a basculé. Quand les voisins que ma mère était allé chercher, sont arrivés sur les lieux, ils le trouvèrent entrain de bourrer sa pipe, à côté du tracteur d'où par miracle il s'était extrait.

Je le revois sur le chemin d'Echandelys, son pain sous le bras, envellopé d'un sac pour ne pas fariner sa veste en velours noirs côtelé.

 Je le revois au volant de la vieille juva 4, me conduire à Saint germain où j'ai tant pleuré !

 Je l'entends m'enseigner quelques rudiments qu'une fille doit savoir avant de devenir grande et de partir à son tour.

J'entends parfois sa voix et me recommander la sagesse quand je ne sais pas sur quel chemin je dois poser mes pieds.

 J'entends ces longues soirées où il refaisait le monde, et moi qui l'écoutais.

Je relis ses lettres dans ma tête et pense à ces moments joyeux, où je les recevais. 

Je le revois dans son lit, souffrant, mourrant et mon regard se détacher.

Je le revois auprés du même lit secourir son père et l'aider.

Je me revois lui dire adieu et je l'entends me dire comme il m'aimait et combien j'allais lui manquer. 

Je revois ce bout de cimetière, tout baigné de lumière où la foule se pressait. Parmi eux Monsieur le député,  cet homme, que tout le monde en France, appelle Dédé.

 Je revois la vieille Léonie, lui dire à bientôt et au passage me bousculer.

 Je le revois sur le chemin de notre école, partir à pied rejoindre un fourgon semblable, où reposait sa mère qu'un cancer venait d'emporter.

 Je revois plein de scènes, plein de lieux. Derrière lui dans les bras de ma mère sur la vieille moto quand à Charel on allait. Dans les bras de la Francine, quand à Parel, ils m'avaient "abandonnée".

Je le revois aux champs de ses Enclos, de la Bugette ou par la safgne,  trier les pommes de terre, les raves ou les navets. Donner manger aux vaches, la Charmante à ses pieds.

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en haut la sagne, en bas lossedat

Je le revois au bois des Enclos, décharger le char de bois, trop lourd pour  le tracteur qui s'était embourbé.

Je revois sa tête quand à la maison il est rentré, devant la petite Nanette qui seule était restée et  qui avait tout déballé, ses objets tranchants comme son rasoir et le couteau bien aiguisé, celui qui lui servait à saigner les lapins pour faire un bon civet. 

Je le revois encore lui donnant un billet de cinq francs pour la récompenser d'un acte de bravoure et de résistance à l'autorité que lui même contestait.

Je le revois encore défendre une cause ou une autre, juste à nos yeux, sans sourcillier.

Je le revois toujours devant sa fenêtre, devant lui, son journal étalé.

 Ce sont nos jours heureux, nos souffrances, nos joies, nos peines et nos plus belles années. Je voudrais tant ....

A- t -il retrouvé les siens partis bien avant lui ? A- t- il revu Jean Paul venu le rejoindre depuis peu  ? Lui a t il raconté comment ?  Lui a-t-il dit pourquoi ? Et nous nous garde -t-il un peu de place au coin de ce grand feu ?