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"Je ne sais pas si on verra quelqu'un aujourd'hui". Par cette phrase si souvent prononcée, ma mère tentait de nous dire sa solitude. Combien de fois l'ai je entendue ? Combien de fois ne l'ai je pas entendue ? Pas comprise ? Ignorée ? Prise à la légère ? 

Elle avait élevé ses sept enfants comme elle avait pu, avait su. Sa propre mère partie, 3 mois à peine, après qu'elle eut quitté le nid, elle se retrouvait seule, avec un foyer. Une belle mère qui la détestait, des belles sœurs qui la méprisaient, un beau père dont il fallait s'occuper, un mari  sans doute pas très attentif à cette solitude et cette souffrance qui s'installaient. Elle avait assumé. Elle avait assuré. Quand elle fut enceinte de son premier enfant, elle dut faire face, sans trop savoir ce qui l'attendait. Et puis, il y avait les vaches, les travaux des champs, la ferme, la maison, tant de choses à faire sans le moindre soutien, sans la moindre assistance, ni le moindre conseil, pas plus que la plus petite écoute et attention. Sans doute son homme, comme on disait, ne pensait pas faire mal en ne s'attardant pas à ses côtés. Lui c'était un endurci. Par le labeur. Par la vie aussi. Pas du genre à s’apitoyer. Il voulait changer le monde qu'il savait profondément injuste. C'est dans ce combat là qu'il s'était engagé. Bien sur, il fut toujours là, mais en ce temps, les hommes avaient une place : la leur. Les femmes, elles, devaient se contenter de celle qui leur restait : celle d'épouse de, sans encore beaucoup de droit, sans statut social autre que celui là. Avec un rôle de subalterne, bonne à s'occuper du foyer, sans broncher. Mère et épouse, femme et servante.

Alors seule, sans ses amies, sans la chaleur et la complicité de celle qui l'avait toujours choyée, soutenue, aimée. Coupée de ses racines. Déplantée au pays de l'hostilité. Elle tenait bon, mais combien de fois avait elle oscillé ? Ployée ? Combien de fois avait elle remballé sa fièreté ? Sa dignité ? Combien de fois avait elle pleuré ? La Mignonne qu'on avait ramenée de chez elle, une fois sa  mère disparue, était bien là pour l'écouter, mais comment aurait elle pu l'aider ?

Je suis pourtant certaine qu'elle lui parlait. Elles se parlaient. L'une confiant à l'autre, sa peine. L'autre regardant l'une, de son bon regard de vache, tendre et ému, comme pour la consoler. Tout au moins, elle la rassurait. Et c'était beaucoup, déjà.

Et le Pyram, ce bon vieux gros chien, au museau de feu ? Il trouva les lieux si hostiles que par deux fois, il s'en revint d'où il venait.

Combien de fois s'était elle dit qu'elle aurait bien du en faire autant et repartir d'où elle venait ? 

Une fois l'an, elle revenait au pays, dire à ceux qui étaient restés qu'elle ne pouvait les oublier. Une fois l'an.   Elle retrouvait le Pyram toujours au museau de feu. Pendant 4 ans encore, elle le retrouva régulièrement lors de courtes visites à ce qui lui restait de lien et de famille dans son pays adoré. Mais un jour, la tante Maria qui avait recueilli le chien s'éteignit à son tour. On ne tenta même pas de reprendre Pyram. Son frère, mon oncle, éteignit Pyram, le bon chien au museau tout flamme,  en un coup de feu. Un drame suivait un drame. Nous étions en 1956. En janvier. Dés lors la porte aux drames était ouverte. Nul ne savait quand elle allait se refermer.

Elle avait deux enfants dont il fallait s'occuper. Deux petites filles, dont une faillit mourir ce long hiver, alors qu'une troisième s'annonçait. Et toujours personne à qui confier sa peine et poser quelque instant un lourd fardeau qu'elle allait porter quoi qu'il advienne.

Seule la Francine, notre voisine, venait la soulager, parler, se soucier. Guère mieux lotie, elle était de bon conseil, cette Francine,  rendant service sans se faire supplier. Ses deux enfants à elle, bien qu'adultes, n'avaient pas plus de raison que n'ont les sansonnets. Imaginez tout ce qu'elle a pu endurer, car je suppose qu'elle non plus n'avait pas tant de soutien que ça  et devait bien s'en contenter ! Dures étaient les femmes de la terre et pourtant si méprisées ! Pourtant, sans elles, que serait devenue cette terre, pendant que les hommes s’entre-tuaient dans les tranchées ?

Pensez alors, combien cette femme, ma mère, était heureuse, quand ses filles étaient à ses côtés !

Je me souviens comme elle nous accueillait, nous les deux grandes quand de l'école on revenait. Je la revois revenir de ramasser les pommes de terre depuis le champ des Enclos, quand elle nous voyait descendre par le chemin de la Pinatelle. Je la soupçonne d'avoir souvent regardé sa montre et de nous guetter de peur de  rater notre retour et que porte close nous ayons trouvé.

Je la revois venir se poster en embuscade, dans le bois, pour surprendre les "grands" qui nous embêtaient sur le chemin de l'école.

Je sens la chaleur de sa main quand elle me suivait à l'école et que dehors il gelait ou neigeait.

J'entends sa voix quand, ouvrant la porte de l'escalier qui descendait de sa chambre, elle me trouva dans la cuisine, où je l'attendais, ce jour d'octobre où j'étais venue pour rester avec elle pendant que mon frère avec qui elle vivait, était parti en voyage avec sa belle, pour la semaine.  Semaine qui ne dura que 2 jours, car sitôt arrivés, déjà repartis les tourteaux (oui vous avez bien lu, j'ai bien écrit les tourteaux) de l'an 2000. 

Mais quelle complicité pendant ces deux journées que j'aurais voulu voir durer des années !

 Je pense souvent à elle et je me prends, moi aussi, à dire : "savoir si on verra quelqu'un aujourd'hui ?"