Le soleil se levait sur la campagne endormie. Un peu de givre scintillait sur les branches des arbres dénudées par l'hiver. Le petit ruisseau emprisonné sous une mince couche de glace dévidait son cours sans bruit.
Assise prés de la fenêtre, maman somnolait. Dans ses songes peuplés d'images du passé, affleuraient à sa mémoire encore vive, les plus belles qu'elle ait pu garder. Elle se revoyait enfant. courant dans les prés de Charel. Le Youky et le Pyram à ses côtés. La Moutonne, la Frisade, la Jolie et même la Mignone mouraient d'envie d'aller au pré. Sablonière était à deux pas, c'est là qu'elles aimaient brouter. Sur des pentes bien ombragées, à deux pas de la vigne et des pêchers. Maman aimait aussi aller garder. Elle retrouvait sa copine Jeanne, ensemble, elles papotaient tout en tricotant. Ainsi, jour aprés jour, le temps passait. Un jour, elles se marieraient, auraient des enfants, comme leur mère, elle apprendraient à tenir un foyer... un jour... peut être...Si c'est pas sûr, c'est quand même peut être.

 

La même campagne s'éveillait tandis qu'un coq chantait, le tintement du lait sur le seau emplissait déjà la maison. Les grosses Salers tiraient sur leur chaine afin de dérober un peu de fourrage dépassant de la crèche voisine.

La Jolie et la Jaccade savouraient leur repas. Sans doute, rêvaient elles aussi à de douces et vertes prairies ensoleillées. La tristesse des journées grises d'hiver les tenait au repos dans leur étable dont elles ne sortaient plus que pour se rendre boire au bac au coin de la maison en haut du chemin. Tout comme la Charmante et la Bonde, leurs deux turbulentes comparses aussi vaillantes aux labours que pour tracter les lourds chargements de paille, de bois ou de foin ou encore la batteuse quand venait le temps d'engranger le grain qu'elles avaient contribué à cultiver sillon aprés rangée sur les pentes rocailleuses de la Sagne ou des Enclos.... Toute une vie de labeur. De souffrance. De résignation. De privations. Sans jamais se plaindre. Sans jamais attirer le regard sur soi. Sans jamais ... En silence. Sans rechigner.

Cela a fait 11 ans qu'elle est partie. 11 ans, c'est vite passé. Pourtant pas un jour je n'ai cessé de la chercher. Dans les mots. Dans les pas. Dans les gestes. Dans les habitudes. Dans les regards. Dans les pensées. C'est fou ce que l'absence peut peser. C'est fou aussi comme elle peut meubler. Les silences. Les vides. les souvenirs. Les histoires. Les sentiers du passé au présent. Ceux qu'ensemble on a suivi. Ceux que sans elle on a accompli. Ceux qui nous ont réunis. Séparés. Ceux qui nous ont conduit de là où on était  vers où on est allé. Ceux qu'il nous appartiendra de suivre désormais. Elle nous a tout donné. Tout appris. Sans compter.  Nous sommes ce que nous sommes, c'est grâce à elle que nous ne sommes jamais devenus mauvais.  En héritage, comme en partage, merci d'avoir été.